Il est 18h38, il est met son assiette sur le comptoir ainsi que sa tasse. Il se dit qu'il les lavera plus tard dans la soirée, contenu qu'il n'a rien de mieux à faire de sa soirée. Il s'assoit sur un vieux banc rougeâtre près de la porte d'entrée. Il se penche et prend ses deux vieilles bottes d'hiver. C'est la fin de l'automne, il aurait pris ses vieux souliers de marche, mais il a jugé qu'ils n'étaient pas à sa portée. Il enlève ses pantoufles et puis enfile ses bottes. En se relevant après avoir attaché sa première botte, il lâche un grand soupir Il regarde son chat qui revient de la cave et lui dit : «Tu ris pis je te castre ! » Le chat le regarde et s'en va se coucher sur la table à manger. Il voudrait bien lui dire de débarquer mais cela fait 15 ans qu'il lui dit tous les jours. Enfin, il a fini de mettre sa deuxième botte. Il regarde le chat et puis se lève lui allumer a télé. Le chat se lève et saute en bas de la table pour aller s'évacher sur le pouf près du vieux fauteuil. Il sait que le chat aime bien que la télévision soit allumée quand il est seul à la maison. Il met alors sa veste carotté rouge et noir. Il l'a acheté cet après-midi avec une nouvelle casquette. Maintenant habillé pour prendre sa marche, il met ses clés dans ses poches et sort dehors. Il prend bien soin de verrouiller la porte. Puis s'aperçoit qu'il a oublié d'allumer la lumière extérieure. Il déverrouille la porte et puis allume la lumière. Maintenant, il est prêt à partir.
Une faible neige a commencé à tomber dès qu'il tourne le coin de la rue. Il enfonce ses mains dans ses poches et avance d'un pas lent, à 78 ans on n'est pas pressé d'aller nulle part. Yvon a travaillé toute sa vie dans une boutique de musique, il a vendu des disques laser, mais surtout des disques vinyle. Il a pendant quelques années enseigné l'histoire du rock and roll dans un cours à option au collège de sa ville natale, un petit village sur la rive sud de Québec. Cela fait 40 ans qu'il demeure à Montréal. Il se met à marmonner «Girl » des Beatles. Il se demande pourquoi d'ailleurs il marmonne cette chanson, il n'a jamais été un grand fan de ce groupe, il préférait Black Sabbath et Alice Cooper. D'ailleurs, il se dit qu'il serait peut-être temps de nettoyer le diamant de sa table tournante. Il est rendu devant un café, il s'arrête pour se prendre un chocolat chaud. Il se dirige vers le parc. Une jeune femme à un feu rouge, lui adresse un sourire. Elle lui fait penser à une fille qu'il a connu lorsqu'il avait entre 25 et 30 ans. Incapable de se souvenir précisément quand, maudite mémoire qui lui semble de plus en plus ne plus faire partie de son quotidien. La jeune fille lui demande s'il lui reste de la monnaie pour un café. Ayant donné son seul deux dollars au jeune commis du café, il lui offre son chocolat chaud et ses gants. Sous ses allures de jeunes rebelles, Yvon voit en cette jeune fille, une personne qui en arrache dans la vie, mais qui tente réellement de s'en sortir. Elle refuse les gants, mais il commence à faire froid en ce début de soirée. Yvon la convainc d'accepter. La lumière vire au vert. Yvon fourre ses mains dans ses poches, les poings fermés. Il traverse en diagonal la rue.
Il aperçoit son banc favori. C'est le banc isolé au milieu de deux chênes. Une bande de jeune passe devant lui criant des mots qu'Yvon ne comprend, mais il comprend que ces mots ne lui sont pas adressés. Il y a un peu de neige sur son banc. Il déblaie qu'une partie du banc puis s'y installe et regarde devant lui. Il regarde la nuit. Il réfléchit. Il se demande encore de qui était ce coup de téléphone ce midi lorsqu'il n'a pas voulu répondre. Cela faisait bientôt un mois et demi que ce satané téléphone n'avait pas sonné. La dernière fois qu'il avait sonné, c'était une erreur de numéro, une jeune fille hystérique cherchait sa mère, Mya. Cette erreur de numéro l'avait troublé toute la semaine et même encore cela l'affectait beaucoup. Mya...pourquoi ce nom ? Pourquoi cette fille cherchait sa mère qui s'appelait Mya. Mya jeune et belle Mya. Il avait connu Mya lorsqu'il avait autour de 40 ans, Mya avait 23 ans. Elle était venue le voir à sa boutique avec son CV, elle se cherchait un emploi de fin de semaine. Yvon l'avait engagé, non pour son incroyable beauté, mais surtout parce qu'elle avait les connaissances pour le poste. Elle avait travaillé presqu'un an pour lui, mais l'avait bouleversé pour la vie. Il n'avait jamais revue de fille plus belle qu'elle. Il ne s'était jamais marié avec aucune femme ou même fréquenté de femme à long terme. Aucune femme n'avait égalé la beauté de Mya. Il avait maintenant 78 ans, il vivait seul. Depuis cette erreur de numéro, il avait l'impression d'être encore plus seul qu'avant. Certes, il avait son vieux matou, Caleçon, mais plus personne avec qui parler. Son frère était décédé, il a 6 ans dans un accident de voiture. Une ivrogne l'avait fauché sur le trottoir.
Il sentait donc énormément le poids de la solitude. Le poids de la solitude était en soit tolérable. C'est le poids du regret et de la tristesse qu'il le rend encore plus mélancolique. Un chien errant vient se coucher à ses pieds. Il le connaît, ce chien vient souvent se coucher près de lui. Il l'a affectueusement nommé Clébard. Il regarde le chien et se demande comment un chien vit avec la solitude. Il sait que son Caleçon, lui, vit très bien avec sa solitude en autant qu'Yvon vide sa litière et lui donne à manger.
Le vent s'est levé, la température a baissé. Il lève les yeux vers le ciel. Une nuit froide mais étoilée. Il se demande quand tout va finir. Il croit qu'il est assez vieux pour mourir. Sa vie est selon lui terminée, en fait, elle s'est terminée le jour où Mya est sortie de son magasin, 4% dans la poche, elle venait de s'acheter un billet d'avion pour la Thaïlande. Il ne se souvient pas, il a combien d'années de ça, mais il sait une chose, c'était un 1er novembre. Il fait décidément plus froid. Yvon se lève et cela fait sursauter Clébard qui s'enfuit dans la profondeur de la nuit.
Sur le chemin du retour, toutes les boutiques sont fermées. Il trouve cela étrange car jamais quand il revient de sa séance de réflexion au parc, il est si tard. D'ailleurs quelle heure peut-il bien être ? Il n'accélère même pas la cadence, est-il réellement pressé de rentrer ? Il marche et il passe devant un kiosque à journaux, on y voit le nouveau journal de Montréal avec à la une « Victoire étincelante du Canadien». Décidément, il est beaucoup plus tard qu'il ne le croyait. Il repart vers chez lui. Il grelotte. Même sa vieille barbe ne le protège plus de ce froid. Heureusement, il voit son appartement. Il cherche ses clés dans son pantalon. Il déverrouille la porte et s'échoit sur le tapis d'entrée...la porte grande ouverte. Il se tient la poitrine, une crise cardiaque. À la télévision, le lecteur de nouvelle : «Aujourd'hui, 1er novembre, le Canadien...». La crise cardiaque devient de plus en plus intense. Lorsqu'il entend le lecteur de nouvelles, il a un sourire et laisse la crise cardiaque gagner. Caleçon vient se coucher sur le torse d'Yvon...